Traduction · IsPal info

Les Juifs ont des liens historiques avec la Palestine. Israël n'en reste pas moins un projet colonial de peuplement

L'indigénéité n'est pas une leçon d'histoire, mais une question politique. Une ascendance ancienne sur cette terre n'exonère personne de sa responsabilité dans le régime qui s'y est installé.

par Sleman Altehe — publié le 10 juin 2026 sur +972 Magazine. Traduction française intégrale réalisée par IsPal info à partir du texte original « Jews have historical ties to Palestine. Israel is still a settler-colonial project ».

Cette traduction est mise à disposition à titre informatif. Les droits sur le texte original appartiennent à son auteur et à +972 Magazine. Pour la version originale en anglais, consulter le lien vers l'article source.

Un soldat israélien ignore une femme palestinienne tout en protégeant un colon faisant paître ses vaches sur des terres agricoles du village palestinien de Sousiya, à Masafer Yatta, le 31 janvier 2026.
Un soldat israélien ignore une femme palestinienne tout en protégeant un colon faisant paître ses vaches sur les terres agricoles du village palestinien de Sousiya, à Masafer Yatta, le 31 janvier 2026. Photo : Avishay Mohar / Activestills.

Avant le 7 octobre, considérer que le sionisme et l'État d'Israël constituaient un projet colonial de peuplement (settler colonialism) était une position relativement marginale, cantonnée aux milieux universitaires et militants. Depuis deux ans et demi, en revanche, le colonialisme de peuplement est devenu l'un des cadres dominants pour penser le passé et le présent en Palestine.

Pour de nombreux soutiens d'Israël, cette qualification est difficile à accepter, en partie parce qu'ils y voient l'imposition d'une division rigide : les Palestiniens seraient les autochtones, les Israéliens seraient les colons. Ce malaise ne nous dispense pas d'un débat sérieux. Tous les Israéliens sont-ils des colons et tous les Palestiniens des autochtones ? Et un lien historique avec la terre annule-t-il la participation, au présent, à un projet colonial de peuplement ?

Pour aborder ces questions, il faut distinguer l'indigénéité historique du colonialisme de peuplement comme pratique politique. L'indigénéité, telle qu'elle est mobilisée dans le débat public, se présente comme une revendication portant sur l'origine, l'antériorité et un lien ancien. Le colonialisme de peuplement, au contraire, n'est pas un récit d'origines mais une histoire de pouvoir. Il désigne une situation dans laquelle un groupe s'installe sur une terre déjà habitée par un autre et cherche à y établir un nouvel ordre politique par la dépossession, le remplacement, l'exclusion ou la subordination de la population locale.

La question pertinente n'est donc pas « Qui était là le premier ? » mais « Quel type de régime a été créé, par qui, et au prix de quels sacrifices ? »

Les sociétés coloniales de peuplement se constituent typiquement au détriment des populations autochtones, mues par ce que Patrick Wolfe a appelé une « logique d'élimination ». Le peuplement n'est pas simplement un mouvement dans l'espace ; c'est avant tout une organisation du pouvoir. Il suppose la concentration de ressources, une supériorité organisationnelle et la capacité de modeler l'ordre juridique, économique et spatial.

La question de la terre — qui la possède, qui y exerce la souveraineté, qui a le droit d'y construire, qui en est exclu — le révèle clairement. Le cadre du colonialisme de peuplement aide à comprendre la quête israélienne de contrôle sur tout le territoire entre le Jourdain et la Méditerranée : il éclaire ce qui sous-tend la dépossession des Palestiniens, le régime de séparation et d'apartheid, les inégalités en matière de citoyenneté et de souveraineté, et l'effort israélien continu de « judaïsation » de l'espace.

Pour autant, le discours dominant sur le colonialisme de peuplement reste souvent trop simpliste. Il présuppose d'emblée l'existence de deux groupes distincts, figés et purs : les « colons » d'un côté, les « autochtones » de l'autre.

En tant que Palestinien et en tant que chercheur, je n'ai aucun doute sur le fait que ce que l'État d'Israël met en œuvre ici est un projet colonial de peuplement : c'est le cadre analytique le plus juste pour décrire la réalité. C'est précisément pour cette raison que j'inviterais celles et ceux qui l'adoptent à la prudence dans la manière de discuter certaines de ses composantes centrales.

Qui est l'autochtone ?

La question de l'indigénéité est au cœur du conflit sionisto-palestinien, mais elle est aussi saturée d'images et de luttes autour de l'authenticité. Souvent, celles-ci sont imprégnées de significations orientalistes. Qui est l'autochtone ? Le « bon sauvage », le paysan qui travaille la terre, le Bédouin « authentique », le Juif de l'Antiquité ?

Dans la version sioniste, l'indigénéité sert souvent à justifier une souveraineté juive exclusive : les Juifs sont présentés comme un peuple ancien revenant sur sa terre ancestrale, et le sionisme est décrit non comme un colonialisme mais comme un mouvement de renaissance et de libération nationale. Cet argument s'appuie sur le récit biblique de la « Terre promise » et du retour à Sion, et cherche à instituer les Juifs comme autochtones, dans un sens qui leur accorderait une propriété « naturelle » du sol. L'identification d'une population de colons à un peuple biblique est également connue dans d'autres projets coloniaux, comme l'a soutenu Ron Naiweld.

À l'inverse, les Palestiniens revendiquent une forme contemporaine d'indigénéité, fondée sur des siècles de vie continue sur cette terre et, parfois, sur un lien encore plus ancien. Pourtant, une perspective historique montre clairement que cette terre a toujours été un carrefour de peuples et d'empires — des Cananéens et des Babyloniens jusqu'aux Ottomans et aux Européens — et que l'antiquité elle-même ne fournit pas un point de référence stable. Toute tentative de trancher les réalités d'aujourd'hui par une compétition sur l'antériorité historique, les généalogies ou l'ADN est donc vouée à une impasse.

Il en découle que l'indigénéité n'est pas une leçon d'histoire, mais une question politique. Pendant l'essentiel du siècle dernier, la lutte entre Juifs et Palestiniens n'a pas été formulée en termes d'autochtones contre colons, mais comme une confrontation entre le mouvement national sioniste et le mouvement national palestinien — et, à certains moments, le nationalisme arabe plus large. Le langage de l'indigénéité est entré relativement tard dans l'arène.

Mais lorsqu'elle est mesurée en termes de « pureté culturelle », l'indigénéité devient un piège : on demande à une communauté de prouver une authenticité figée pour justifier ses droits, au lieu de voir ces droits reconnus sur la base du droit ou comme réparation d'une injustice politique persistante.

C'est ce qui s'est produit, par exemple, avec les Bédouins, dont la reconnaissance internationale croissante comme peuple autochtone a basculé vers la préservation culturelle plutôt que de leur servir à ancrer une revendication politique de terres, de souveraineté et de reconnaissance. Pour cette raison, la notion même d'indigénéité requiert un examen critique.

Qui est colon ? Contrairement à l'autochtone, qui peut être défini en termes historiques, culturels ou symboliques, le colon se définit avant tout par la nature de ses actes. La distinction entre un hôte, un immigrant, un résident et un colon ne tient pas à des racines biologiques, mais à la manière dont on se positionne dans un espace : s'intègre-t-on à une réalité existante, ou cherche-t-on à la remplacer ? Vit-on aux côtés des habitants de la terre, ou travaille-t-on à instaurer un régime qui les exclut, les remplace et les efface ? Le peuplement est une catégorie politique — celle du pouvoir, de la terre, du travail et de la souveraineté.

Cette distinction apparaît avec une netteté particulière dans le cas des Juifs qui vivaient dans le pays et plus largement dans la région ottomane avant le mandat britannique. Avec l'essor du sionisme, l'idée d'un retour en Terre d'Israël est devenue un projet de peuplement qui a transformé les rapports de pouvoir entre Juifs et Palestiniens sur place. Dans ce cadre, même celles et ceux qui n'avaient pas initié le projet y ont été entraînés.

L'argument d'une indigénéité juive ne contredit donc pas l'analyse coloniale ; les deux coexistent. On peut reconnaître un lien historique, religieux et culturel profond avec la terre tout en admettant que la souveraineté israélienne, telle qu'elle s'est effectivement déployée, repose sur un régime de dépossession et de hiérarchie. Le lien historique, autrement dit, n'exempte d'aucune responsabilité politique.

Sortir du binaire

Si « colon » et « autochtone » sont des positions politiques produites au sein de rapports de pouvoir, il n'y a aucune raison de les traiter comme des catégories figées. Mahmood Mamdani a proposé de comprendre colons et autochtones comme mutuellement constitués : c'est leur relation qui produit les catégories elles-mêmes. De ce point de vue, la question n'est pas seulement de savoir qui est autochtone et qui est colon, mais quel ordre politique fait naître cette distinction, et comment un changement de cet ordre transformerait aussi le sens même de la distinction.

Sortir du binaire suppose d'abord de reconnaître la réalité coloniale. À partir de là, il devient possible de penser une véritable décolonisation comme un processus politique qui démonte la domination, met fin à la dépossession et établit l'égalité en droits et en statut.

Peut-être la solution est-elle de cesser de penser en termes de passage du colon à l'autochtone, et de commencer à imaginer une identité politique différente — qui ne soit fondée ni sur le peuplement ni sur des prétentions exclusives à l'indigénéité. Raef Zreik, parmi d'autres, propose d'envisager une forme égalitaire de citoyenneté dans laquelle l'attachement à un lieu ne se traduit pas par la domination. L'expérience d'autres sociétés coloniales de peuplement — de l'Afrique du Sud à l'Irlande du Nord en passant par la Nouvelle-Zélande — montre que, même quand l'histoire n'est pas effacée, le cadre peut être modifié par la reconnaissance, la réparation, l'autonomie, la représentation, la restitution et la compensation.

En définitive, démonter la dialectique colon/autochtone exige de comprendre les deux catégories comme des positions politiques plutôt que comme des identités essentielles. Il en découle une responsabilité, supportée en premier lieu par celles et ceux qui bénéficient du régime existant.

Les Israéliens ne pourront pas neutraliser le discours colonial en invoquant une antériorité historique. Ils ne le pourront qu'en renonçant aux pratiques qui les constituent comme colons : la suprématie, la dépossession, la souveraineté exclusive et le déni. À mesure que ce régime sera démantelé, le binaire lui-même s'affaiblira — non parce que l'histoire disparaîtra, mais parce que la relation politique entre ces deux populations aura été, une fois encore, transformée.

Une version de cet article a été publiée pour la première fois en hébreu sur Sabra.

Sleman Altehe est auteur, étudiant de master en sociologie et militant. Il a grandi dans le Naqab et écrit sur les croisements entre colonialisme de peuplement, écologie et violence d'État.

Article original : « Jews have historical ties to Palestine. Israel is still a settler-colonial project » par Sleman Altehe, publié le 10 juin 2026 sur +972 Magazine. Traduction française : IsPal info, juin 2026. Les éventuelles erreurs ou approximations de traduction sont de notre fait.

Avertissement : cette traduction de la tribune (« guest essay ») de Sleman Altehe est mise à disposition à des fins strictement éducatives et informatives. Les droits sur le texte original appartiennent à son auteur et à +972 Magazine. Cette traduction ne peut être reproduite, rediffusée ni distribuée ailleurs que sur ispal-info.com. Pour toute autre utilisation, merci de vous référer à la version originale en anglais sur 972mag.com.

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