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Entretien · Frontline · Traduit de l’anglais

Les Palestiniens doivent voter pour faire entendre pleinement leur voix en Israël : Asad Ghanem

Le politiste de l’université de Haïfa évoque le statut politique des citoyens palestiniens d’Israël, les divisions entre les partis arabes, la guerre à Gaza et la lutte pour une citoyenneté égale.

Entretien réalisé par Iftikhar Gilani — publié le 5 octobre 2026 à 20 h 58 (heure de l’Inde) dans Frontline. Traduction française intégrale : IsPal info, à partir du texte fourni.

Cette traduction est mise à disposition à des fins strictement éducatives et informatives. Les droits sur le texte original appartiennent à son auteur et à Frontline. Elle ne peut être reproduite, rediffusée ni distribuée ailleurs que sur ispal-info.com.

Le professeur Asad Ghanem, politiste à l’université de Haïfa.
Le professeur Asad Ghanem, politiste à l’université de Haïfa, en Israël. Crédit photo : avec l’aimable autorisation d’Asad Ghanem / Frontline.

Le professeur Asad Ghanem est politiste à l’université de Haïfa, en Israël, et un spécialiste reconnu de la politique palestinienne, des États ethniques et de la représentation des minorités.

Ses travaux portent sur le statut politique des citoyens palestiniens d’Israël, la gouvernance palestinienne et le conflit israélo-palestinien. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Palestinian Politics after Arafat: A Failed National Movement et The Palestinian-Arab Minority in Israel, 1948–2000.

Interrogé par téléphone depuis Haïfa, Ghanem a évoqué la place des citoyens palestiniens dans le système politique israélien, les différences idéologiques entre les partis arabes et les conséquences du virage à droite d’Israël. Il a également parlé des effets de la guerre à Gaza et des raisons pour lesquelles la participation électorale des Palestiniens reste nettement inférieure à celle des Israéliens juifs.

En quoi la situation politique et constitutionnelle des citoyens palestiniens d’Israël diffère-t-elle de celle des Palestiniens vivant en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et à Gaza ?

Cela remonte au moment fondateur de 1948, pendant la Nakba, lorsque la majorité des Palestiniens ont été expulsés et sont devenus des réfugiés. Environ 150 000 Palestiniens sont restés. Ceux qui sont demeurés à l’intérieur d’Israël ont fini par obtenir la citoyenneté israélienne, tandis que les autres se trouvaient en Cisjordanie, à Gaza ou dans des camps de réfugiés.

La principale différence est que les Palestiniens d’Israël possèdent la citoyenneté israélienne. Ils disposent de droits politiques fondamentaux. Bien qu’Israël ne les ait jamais traités comme des citoyens pleinement égaux, ils ont le droit de voter, de se présenter aux élections et d’être représentés à la Knesset.

Il y a un autre aspect. Le mouvement national palestinien s’est développé principalement dans les camps de réfugiés, puis en Cisjordanie et à Gaza. Les citoyens palestiniens d’Israël sont des Palestiniens, mais, historiquement, ils sont aussi restés quelque peu à l’écart des principales institutions du mouvement national palestinien.

Parallèlement, ils participent à la vie politique israélienne selon les règles du système politique israélien. Ils créent des partis politiques enregistrés, se présentent aux élections et tentent d’utiliser leur citoyenneté et leur représentation pour peser sur les décisions.

Lorsque les médias parlent de « partis arabes » ou d’une « liste arabe » en Israël, que désignent-ils exactement ? Quels sont les principaux courants idéologiques ?

La situation a considérablement évolué au fil du temps. Dans les années 1950, il y avait le Parti communiste, qui incarnait l’opposition aux politiques gouvernementales, ainsi que des listes arabes affiliées au Mapaï, le parti dominant au pouvoir en Israël à cette époque.

À partir des années 1970, et surtout des années 1980, le paysage politique s’est beaucoup diversifié.

Aujourd’hui, il existe un courant communiste, qui est un mouvement politique judéo-arabe. Il y a aussi un courant nationaliste palestinien et un courant islamique. Le Mouvement islamique lui-même comporte deux branches : l’une participe à la vie parlementaire, l’autre reste en dehors du Parlement. Certains citoyens palestiniens votent pour des partis majoritairement juifs et y militent.

Ainsi, lorsque nous parlons de la politique arabe en Israël, il ne s’agit pas d’un bloc idéologique unique. Il existe des courants communistes, nationalistes palestiniens et islamistes, aux côtés d’Arabes qui participent à des partis politiques juifs.

Légende dans l’article original : des manifestants de la gauche israélienne se rassemblent devant la Cour suprême à Jérusalem le 1er octobre. La Cour a finalement autorisé les partis arabes à participer à l’élection prévue le 27 octobre. Crédit photo : Ilia Yefimovich / AFP.

Ra’am, la Liste arabe unie dirigée par Mansour Abbas, a rejoint la coalition gouvernementale en 2021. Cette expérience a-t-elle montré que les citoyens palestiniens peuvent obtenir davantage en participant au gouvernement, ou a-t-elle révélé les limites de la recherche d’égalité dans un État qui se définit comme juif ?

C’est précisément cette question qui fait l’objet d’un débat majeur parmi les citoyens palestiniens d’Israël. Les partis nationalistes et le Parti communiste ont généralement refusé de participer aux gouvernements israéliens. Ils ne veulent pas assumer la responsabilité des politiques gouvernementales israéliennes, en particulier celles qui concernent Gaza et la Cisjordanie, mais aussi, plus largement, les politiques étrangère et intérieure.

Ra’am a adopté une position différente. En 2021, il a clairement indiqué qu’il était prêt à participer au gouvernement et à prendre part au rapport de forces entre les blocs politiques. Son approche est beaucoup plus centrée sur les questions civiques. Il parle d’égalité, d’éducation, d’allocation des budgets, de terres et d’autres ressources. Les autres partis arabes accordent davantage d’importance aux questions idéologiques et nationales, notamment à la résolution du conflit israélo-palestinien et à la création d’un État palestinien.

C’est la différence centrale. Ra’am est prêt à entrer dans une coalition et à participer directement à la prise de décision, tandis que les autres partis soumettent une telle participation à des conditions bien plus exigeantes.

Les partis et candidats arabes ont été régulièrement confrontés à des tentatives d’exclusion des élections israéliennes. Que se passe-t-il pour l’élection actuelle ?

La loi israélienne prévoit un mécanisme permettant de contester la participation de partis ou de candidats et de les empêcher de se présenter aux élections. Depuis environ trente ans, presque chaque élection a donné lieu à des tentatives visant à exclure au moins un parti ou un candidat arabe.

Ce qui est particulièrement significatif cette fois-ci, c’est l’ampleur de ces contestations. Des partis arabes représentant différentes tendances politiques, qu’elles soient islamistes, nationalistes ou communistes, ont fait l’objet de tentatives d’exclusion.

Ces décisions sont ensuite examinées par la Cour suprême. Nous attendons actuellement des décisions définitives dans plusieurs affaires concernant des partis et des candidats arabes. [La Cour suprême d’Israël a annulé la décision de la Commission électorale centrale interdisant à la Liste unifiée, à majorité arabe, de participer à la prochaine élection. La Cour a également annulé l’interdiction visant le parti arabe islamiste Ra’am.]

Comment la guerre à Gaza depuis octobre 2023, le débat sur la création d’un État palestinien et les évolutions en Cisjordanie occupée ont-ils affecté les citoyens palestiniens d’Israël ?

Cela a constitué un tournant historique. La société israélienne s’est déplacée davantage vers la droite et est devenue beaucoup plus agressive envers les Palestiniens. À mes yeux, ce qui s’est passé à Gaza relève du génocide, tandis que nous assistons également à un nettoyage ethnique dans certaines parties de la Cisjordanie. Les citoyens palestiniens d’Israël en ont été profondément affectés.

Les relations entre l’État et la minorité palestinienne se sont considérablement dégradées. Les citoyens palestiniens subissent des pressions croissantes de la part du gouvernement et des institutions de l’État.

Le 7 octobre est devenu un moment politique déterminant à l’intérieur d’Israël. Le climat actuel laisse entendre que les Palestiniens ne sont plus autorisés à disposer du même espace d’expression politique qu’avant le 7 octobre. À bien des égards, la guerre à Gaza a mis en danger les citoyens palestiniens d’Israël. Leur statut de citoyens est, au moins en partie, en train de s’éroder.

Nous n’étions déjà pas égaux avant le 7 octobre, mais nous faisons aujourd’hui face à un danger bien plus grand. Une part importante de la société israélienne soutient la restriction des droits liés à la citoyenneté des Palestiniens d’Israël.

Une grande partie de l’opposition rechigne également à accepter même Mansour Abbas, qui souhaite participer à une coalition gouvernementale, parce qu’il est arabe. Sa participation remet en cause ce que je qualifierais d’hégémonie politique juive. C’est un défi majeur pour les citoyens palestiniens d’Israël.

Légende dans l’article original : des Palestiniens déplacés par la guerre à Gaza attendent avec leurs récipients de recevoir de la nourriture dans le camp de réfugiés de Nuseirat, dans la bande de Gaza, en novembre 2025. Crédit photo : Eyad Baba / AFP.

Les citoyens palestiniens représentent une part importante de la population d’Israël, mais leur présence à la Knesset est proportionnellement plus faible. Pourquoi ?

Il y a en partie une explication démographique. La population des citoyens palestiniens est plus jeune : une proportion plus importante a donc moins de 18 ans et ne peut pas voter. Parmi les électeurs en âge de voter, les Arabes représentent environ 16 %.

Mais cela n’explique pas entièrement l’écart de représentation parlementaire. Le problème principal est la défiance. Beaucoup de citoyens palestiniens ne font confiance ni à l’État israélien ni à ses politiques. Dans le même temps, beaucoup ne font pas non plus confiance à leurs propres dirigeants politiques. En conséquence, nombre d’entre eux ne votent pas. Lors des élections récentes, la participation des électeurs arabes se situait autour de 50 %, contre environ 75 % chez les électeurs juifs.

De mon point de vue, c’est une grave erreur. Les citoyens palestiniens doivent participer le plus largement possible aux élections pour maximiser leur représentation.

Les divisions entre les partis arabes suscitent également de la frustration. Beaucoup de citoyens palestiniens préféreraient que ces partis se présentent ensemble sur une liste unique, mais les dirigeants politiques ont échoué à plusieurs reprises à maintenir cette unité.

Je m’attends à ce que la participation des électeurs arabes augmente cette fois-ci, en raison des politiques du gouvernement israélien et du climat politique général. Elle pourrait atteindre environ 60 %. Ce serait significatif, mais cela ne suffirait toujours pas à refléter pleinement le poids politique potentiel de cette communauté.

Où se situe, dès lors, l’avenir de la participation politique palestinienne ? Dans une intégration plus poussée à la vie parlementaire et aux coalitions israéliennes, dans la construction d’un bloc politique indépendant, ou dans l’exigence d’une transformation plus fondamentale de l’État israélien ?

La situation actuelle est très différente de celle des années 1990. À l’époque, il y avait un plus grand équilibre entre la droite et la gauche israéliennes, et les partis arabes pouvaient jouer un rôle crucial. Cela donnait aux citoyens palestiniens une plus grande influence politique.

Aujourd’hui, l’ensemble du paysage politique israélien a glissé vers la droite. Pour les citoyens palestiniens, la question n’est donc plus simplement de savoir s’il faut coopérer avec la droite ou avec la gauche. Une grande partie du spectre politique a évolué dans une direction profondément problématique pour les Arabes.

Dans le même temps, les citoyens palestiniens sont très attachés à leur statut civique. Ils veulent préserver leurs droits de citoyens et ne vont pas y renoncer. Si les partis politiques arabes deviennent plus efficaces, la participation pourrait augmenter sensiblement, peut-être jusqu’à 70 %, voire 80 %. Cela renforcerait leur poids politique.

Mais il y a aussi une question plus profonde. À long terme, beaucoup de citoyens palestiniens souhaitent une transformation de la nature de l’État, car, selon eux, définir Israël exclusivement comme un État juif empêche les Arabes d’accéder à une pleine égalité.

Les citoyens palestiniens n’ont pas véritablement d’autre choix que de continuer à exiger des droits égaux dans leur patrie et un ordre politique plus démocratique, ce que nous appelons un « État de tous ses citoyens ». Je ne suis pas optimiste. Mais je ne vois pas d’autre voie ouverte aux citoyens palestiniens d’Israël.

La possibilité d’un changement ne dépendra pas seulement de la politique arabe à l’intérieur d’Israël. Elle dépendra aussi de la politique palestinienne au sens large, des évolutions dans le monde arabe et du degré de pression internationale exercée sur Israël.

Si une pression accrue aboutit à un rapport de forces politique différent à l’intérieur d’Israël, il pourrait devenir possible pour le pays de s’éloigner d’une politique de plus en plus agressive, antidémocratique et raciste.

Iftikhar Gilani est un journaliste indien basé à Ankara.

Article original : « Palestinians must vote to maximise their voice in Israel: Asad Ghanem », par Iftikhar Gilani, Frontline, 5 octobre 2026. Traduction française : IsPal info. Les éventuelles erreurs ou approximations de traduction sont de notre fait. Les passages entre crochets figurent dans le texte fourni ; les légendes des deux autres photographies sont traduites sans reproduire ces images.

Avertissement : cette traduction de l’entretien est à visée éducative et informative et ne peut être reproduite, rediffusée ni distribuée ailleurs que sur ispal-info.com. Les droits sur le texte original restent ceux de son auteur et de Frontline.

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